La Tribune

De l’intérêt pour l’avocat d’une bibliothèque et d’un jardin

Une pièce bordée de rayonnages de livres, fenêtre ouverte sur un feuillage dense.







  

Jacques Bouyssou
Jacques Bouyssou

Avocat aux Barreaux de Paris et Madrid

Jacques Bouyssou part d’une maxime de Cicéron : une bibliothèque et un jardin suffisent. L’une donne de la profondeur à l’analyse, l’autre ramène au réel. À l’heure de l’intelligence artificielle, c’est cette curiosité-là que l’avocat doit cultiver, parce que la machine ne la possède pas.

J’aime travailler à l’ombre des grands arbres et me souvenir de la maxime de Cicéron : « Si tu as une bibliothèque et un jardin, tu as tout ce qu’il te faut. »

Cette maxime a quelque chose de simple et de puissant. S’évader entre bibliothèque et jardin, c’est plus qu’une évasion, une sagesse : pas besoin de posséder le monde entier. Un endroit où penser et un autre où respirer suffisent. Trois livres sous le bras sur le banc d’un parc public suffisent !

La bibliothèque, c’est la porte ouverte sur les idées. Les livres sont autant de voix d’écrivains, de philosophes, de poètes, d’historiens… qui nous disent le monde. On peut certes y apprendre le droit, mais aussi l’amour, la colère, la liberté, la peur, l’injustice, la joie, le drame ou le rêve… Une formidable invitation au plus beau des voyages : celui de l’imagination !

Le jardin, lui, ramène au réel. À la terre, aux saisons, au silence, à la pluie, à la lumière. Dans un jardin, rien ne va tout à fait comme prévu. Une plante dépérira là où une autre s’épanouira, indifférente aux soins du jardinier. Il faut observer. Le jardin apprend la patience. Il rappelle que le monde ne tient pas dans un écran, dans un dossier ou dans une base de données. Il est vivant et imprévisible.

Pour un avocat, cette alliance est précieuse : il trouve les outils dans la bibliothèque et le sens du réel dans le jardin. Un dossier n’est jamais seulement un dossier. Derrière les pièces, les dates et les qualifications juridiques des dossiers, ce sont des personnes qui poursuivent des ambitions, affrontent les contrariétés de la vie, surmontent des échecs ou des blessures, luttent contre des peurs et, parfois, elles rêvent…

Pour les comprendre et les conseiller, l’avocat doit rester curieux. Curieux des autres, des époques, des cultures et des disciplines. Curieux de la littérature qui apprend à analyser une situation dans la profondeur de l’aventure humaine. De l’histoire qui enseigne les transformations des sociétés. De l’art qui déplace le regard. De la nature qui nous rappelle l’humilité de la condition humaine.

À l’heure de l’intelligence artificielle, cette curiosité devient plus que jamais une qualité essentielle et nécessaire pour l’avocat.

L’intelligence artificielle accélère l’accès aux textes, aux informations et aux raisonnements. Elle est un outil formidable pour explorer une bibliothèque. Mais elle ne remplacera ni le regard, ni l’écoute, ni le doute, ni l’imagination. Elle ne ressentira pas la gravité d’un silence, la fragilité d’une voix ou la force d’une rencontre. Elle ne saura pas, à notre place, ce qui mérite d’être défendu.

L’avocat doit donc cultiver ce que la machine ne possède pas. Son instinct, son jugement, son empathie, son courage, son humour, sa sensibilité et son goût de l’aventure. Il doit lire davantage, marcher davantage, observer davantage, écouter davantage.

La bibliothèque donne de la profondeur à son analyse. Le jardin lui donne de l’air. Et entre les deux se trouve peut-être l’essentiel du métier d’avocat : la capacité à comprendre le monde, à s’en étonner encore et à mettre son intelligence au service de ses frères humains.